Abidjan face à ses ordures :
Les bacs ignorés, la rue envahie

À Abidjan, les dispositifs de collecte des déchets ménagers installés par les opérateurs de salubrité peinent à remplir leur mission. Autour de nombreux bacs à ordures, les immondices s’amoncellent, soulevant une interrogation persistante : s’agit-il d’un simple incivisme ou d’un profond déficit de culture de la propreté ?

Le 14 janvier, sur le terre-plein central du boulevard principal de Kouté, dans la commune de Yopougon, le constat est saisissant. À proximité du carrefour de la paroisse Saint-Laurent, un bac à ordures à peine rempli est encerclé de tas de déchets en décomposition, envahis par les mouches et dégageant une odeur nauséabonde, d’après fratmat info.

De l’autre côté de la chaussée, une adolescente, une bassine d’ordures en équilibre sur la tête, attend que le feu passe au vert. Une fois la voie libre, elle traverse rapidement et, d’un geste expéditif, déverse son contenu — principalement des épluchures de banane — au pied du bac, sans chercher à le remplir. Elle repart aussitôt, jetant des regards furtifs derrière elle, comme pour s’assurer de ne pas être remarquée.

Cette scène, banale pour nombre de riverains, soulève une question centrale : à quoi servent réellement ces bacs à ordures disséminés dans les quartiers d’Abidjan ? Ces grandes caisses en plastique ou en métal sont présentes un peu partout dans le District, mais le décor qui les entoure est presque toujours identique.

Des déchets jonchent le sol, tandis que les bacs restent parfois à moitié vides. « Les filles de maison qui viennent jeter les ordures ne prennent même pas la peine de les mettre dans les bacs. Elles lancent ça de loin. Résultat : tout tombe par terre et ça pue. On en a marre », se plaint dame Fatou, vendeuse de beignets au carrefour Saint-Laurent.

Pour Parfait N’Guessan, habitant de Kouté, cette pratique reflète une absence généralisée de discipline collective. « Les gens n’ont pas encore assimilé les règles de base de l’entretien du cadre de vie. Abidjan n’arrive toujours pas à maîtriser ses ordures, parce qu’il n’y a pas une véritable culture de la propreté », déplore-t-il.

Un peu plus loin, après le pont de Yaossehi, à une centaine de mètres du commissariat du 16e arrondissement de police, un bac déborde d’ordures. Les déchets s’étendent jusque dans le caniveau voisin. Ici, les riverains semblent ignorer complètement le dispositif. « Personne ne s’approche du bac. Les gens lancent leurs sachets de loin. Que ça tombe dedans ou pas, ça leur est égal », témoigne un vendeur de bois installé à proximité.

Son voisin, Adamo, renchérit : « Quand il n’y a pas de poubelle, ils jettent dans le caniveau. Franchement, on dirait que les sociétés de salubrité perdent leur temps. Partout où il y a ces bacs, les alentours deviennent encore plus sales et les mauvaises odeurs envahissent le quartier. »

Même constat près du rond-point du palais de justice de Yopougon. Trois bacs à ordures, presque vides, trônent au milieu d’un amas impressionnant de déchets. Sur place, une équipe d’Eco Eburnie, opérateur chargé de la gestion des déchets dans la commune, s’affaire à nettoyer le site.

« C’est devenu une routine. Les gens ne jettent presque jamais leurs ordures dans les bacs. On est obligés de ramasser nous-mêmes tout ce qui est à terre », confie, dépité, le chef d’équipe, qui a requis l’anonymat.

Pour Nina M’Brah, responsable dans une entreprise de collecte et de traitement des déchets, le problème est avant tout éducatif. « On demande aux ménages de mettre leurs ordures dans des sacs poubelle et de les déposer dans les bacs. Mais beaucoup ne respectent pas ces consignes. Certains vident même leur sac par terre et repartent avec », explique-t-elle.

Elle pointe également du doigt certains pré-collecteurs. « Ils déversent souvent le contenu de leurs brouettes ou charrettes à côté des bacs, sans prendre la peine de les remplir. Il y a aussi les enfants ou les jeunes filles de ménage, qui n’ont pas toujours la force de soulever les sacs jusqu’au niveau des caisses. Ils choisissent la facilité », ajoute-t-elle.

Selon la spécialiste, la situation pourrait s’améliorer si le conditionnement des déchets devenait systématique. « Le gouvernement devrait rendre obligatoire l’usage du sac poubelle. Le vrai problème, ce sont les déchets éparpillés au sol. Si tout le monde utilisait des sacs, on pourrait même se passer des bacs à ordures », estime-t-elle.

S.A